Extraits

mardi 30 avril 2013 par CILBA

Feux croisés  : tirs qui proviennent de divers points mais qui convergent vers le même objectif.
Ce journal ne constitue pas une simple chronique des quatre premiers mois de la révolution syrienne ; il est fait de mots qui m’ont aidé à affronter la peur, de mots vrais, réels, qui n’ont aucun lien avec la fiction.

25 mars 2011 – Vendredi de la fierté

(…) Je ne dirais pas que je suis sereine à présent, mais je suis silencieuse ; j’entends les battements de mon coeur comme les échos d’une lointaine explosion, plus nettement que le bruit des balles, les cris des gosses, les lamentations des mères, plus nettement même que la voix chevrotante de ma mère qui me suppliait de ne pas sortir : « Les assassins sont partout ! La mort est partout ! Au village ! A la ville ! Au bord de la mer ! » Les assassins s’emparent des hommes et des femmes comme des lieux, ils terrorisent tout le monde.
Je suis la visiteuse fortuite de ce lieu. Je suis l’impromptue de la vie. Je n’appartiens pas à mon milieu. Tel un animal sauvage, je flotte dans le néant. Je me débats dans le vide et seule ma liberté existentielle demeure. Depuis le début du mouvement de contestation, je regarde par la fenêtre ; j’observe, puis je retrouve mon calme et rentre dans le silence. Ma voix est étouffée.
Submergée par les détails, je n’ai pas compris que cette indifférence ferait de moi une femme à la fois solide et vulnérable, et que je m’attacherais à la vie avec tant d’effroi ! De quoi ai-je peur, en fait ? Comment les gens manifestent-ils leur peur ? Ils ignorent qu’ils la vivent comme ils respirent. Depuis quinze ans, depuis que je suis venue m’installer dans la capitale avec ma fille, je garde un petit couteau à cran d’arrêt dans mon sac, que j’emporte partout avec moi. Pendant des années, je me suis répété que je l’utiliserais contre celui qui s’attaquerait à la femme solitaire que je suis. Je n’ai pas eu à le faire souvent. Il m’est arrivé de le brandir à la face d’hommes qui en sont restés interloqués. Mais récemment, je me suis dit : je vais le planter dans mon cœur avant que quiconque ne s’en prenne à ma dignité. (…)

Mardi 5 avril

Je me glisserai dans le sommeil des assassins et je leur demanderai : « Avez-vous bien regardé leurs yeux quand vos balles se sont approchées de leurs poitrines ? Avez-vous aperçu le trou de la vie ? Fixé les cercles rouges autour de leurs fronts et de leurs ventres, là où s’arrêtent les lucarnes de nos regards ? » Ici, à Damas, là où se fermeront bientôt les yeux des assassins, là où nous resterons à veiller l’angoisse, la mort n’est pas une question, mais une fenêtre qui s’ouvre sur de nombreuses interrogations.
Qui tue du haut des terrasses et derrière les immeubles ? Un assassin froussard ? Oui, tout assassin est un couard. Comment pourrait-il être courageux puisqu’il s’affranchit au préalable de sa condition morale ?
Je quitte la maison et pars en direction des places et des mosquées. Je dois contempler par moi-même les rues de la ville, l’une après l’autre, place après place. Je ne crois que ce que voient mes yeux. A midi, la vérité ressemble à un homme stupide qui avance devant moi en ricanant. Comment parler de vérité alors que les gens se terrent chez eux et que la ville est désertée ? Aujourd’hui est un jour de congé, et les gens sont réfugiés dans
leur peur. (…)


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